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Actes 06 v 1-7 Jean LOIGNON
Culte du 24 avril 2005 – Jean LOIGNON
Textes du jour : 1P 2, 4-10 ; Ac 6, 1-7 ; Jn 14, 1-10 Prédication N’avez-vous pas déjà ressenti un sentiment de perplexité, à la lecture des textes du jour, dès lors que vous recherchez le lien qui a présidé à leur choix et à leur regroupement ? Je confesse que, parfois, je suis bien en peine pour discerner le fil qui relie les fragments d’AT, d’évangiles ou d’épîtres… La compréhension des Ecritures est une route qu’on ne cesse de parcourir et il n’est pas mauvais finalement qu’on ressente un sentiment de manque : si nous comprenions tout à chaque coup, nous nous immobiliserions dans l’autosatisfaction, la toute-puissance et les certitudes. Et nous cesserions de cheminer, de travailler et de demander l’aide de l’Esprit Saint. Ceci dit, un sentiment d’échec permanent serait aussi redoutable et nous détournerait de la fréquentation des Ecritures ; alors parfois, une lumière brille, une pépite luit sous la gangue de boue et de cailloux et nous sommes revigorés. C’est pour mon compte, ce qui s’est passé avec l’exhortation de Pierre, le récit des débuts de l’Eglise raconté par Luc et le célèbre texte johannique, dans lequel Jésus nous dit “ je suis le chemin , la vérité et la vie ”, parole que bien des temples ont retenue pour la graver sur les pierres de leurs murs. Pierre. Pierres dont on bâtit les Eglises, Tu es Pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise… ” (Mt 16, 18) : le superbe et improbable jeu de mot gréco-français que nous livre l’Evangile résonne de façon particulière en cette semaine qui a vu nos frères catholiques se doter d’un nouveau pape, successeur de Pierre, le pêcheur qui suivit le Christ, le pécheur qui le renia, l’homme que la tradition fit évêque de Rome et premier chef d’un église universelle. Mais au delà du clin d’œil que j’espère œcuménique, la piste ne va pas bien loin : l’exégèse commune convient que Simon Pierre n’est sûrement pas l’auteur des épîtres qui portent son nom ; et le texte même – par modestie ? – n’utilise pas le mot de “pétra” (sauf une fois) mais “lithos”, ce qui n’évoque guère le nom de Pierre – Pétros. Car c’est nous que le texte compare à des pierres, des pierres vivantes choisies, appelées à rejoindre cette autre pierre vivante qu’est le Christ et qui, elle, a été rejeté par les hommes. La métaphore est biblique et puise son inspiration dans la psaume 118, 22 et aussi dans l’histoire tragique du Temple de Jérusalem bâti, détruit, rebâti, redétruit . L’image de la pierre rejetée qui devient ensuite la pierre angulaire peut être lue de deux façons : - est-ce la pierre réservée pour un usage final, celui de la clé de voûte, qui fait tenir toutes les pièces, grâce à sa forme particulière ? Qui n’a pas été déjà fasciné par ces constructions de pierres sèches, où un assemblage de pierres, sans mortier aucun, défie la pesanteur et les âges par leur seul agencement solidaire ? Et qu’on vienne à enlever une seule de ces pierre, la clé de voûte, et c’est tout l’édifice qui est promis à l’effondrement. C’est une image possible de notre Eglise : elle suggère un savoir faire, un plan, des calculs, une manière de prédestination de chaque pièce pour la place qu’elle est appelée à occuper dans la construction. Tout est prévu, sans surprise ce qui est, somme toute, rassurant dans ce genre d’entreprise. Mais appliquée à l’Eglise, l’image suggère un risque aussi, si nous en venons à estimer que c’est par un savoir faire humain que nous édifions l’Eglise. Une Eglise haute, splendide, superbement agencée mais qui peut être aussi une Tour de Babel rivale de Dieu et cause de tous les péchés, si nous croyons en être l’architecte à la place de Dieu. - Mais il existe une autre lecture de la métaphore de la pierre rejetée qui devient la pierre angulaire. Le temple de Salomon avait été détruit lors de la ruine du royaume de Juda mais les pierres n’avaient sûrement pas été perdues pour tout le monde . On récupérait ce qui était utilisable, les pierres solides ou bien déjà taillées, pour un autre édifice et c’est ainsi que les archéologues savent lire la mémoire d’un autre édifice dans les vestiges d’un bâtiment retrouvé. Donc, ce qui n’était pas recyclé, devait avoir bien piètre allure, c’était vraiment des pierres de rebut. Et c’est pourtant elles que les Juifs de retour d’exil ont du réutiliser, par fidélité ou par nécessité, pour rebâtir le modeste second temple. Tout comme le judaïsme avait retrouvé un second souffle avec un petit reste d’exilés, eux-mêmes probablement loin du pur modèle ethnique ancestral. C’est une autre vision qui se dégage alors : celle d’une reconstruction imprévue, de bric et de broc, qui n’a pas d’élégance architecturale, qui utilise des matériaux non nobles, impensables à priori pour bâtir. Un peu comme l’ingéniosité et le dénuement poussent les peuples pauvres à se fabriquer avec des bouts de toile, de bois, de tôles récupérés des bidonvilles, lesquels deviennent des constructions “en dur” au fil du temps mais sans pouvoir masquer leur origine aussi modeste qu’inattendue. Ici, on est dans le registre de l’imprévu, du bouleversement des hiérarchies prévisibles, de la dignité offerte à ceux qui en été privés. N’est-ce pas là un visage évangélique de l’Eglise, d’une Eglise qui serait toujours un événement, une surprise et une remise en cause de notre humanité ? Certes, mais le texte de l’Epître de Pierre reste au niveau des images, des métaphores et la vie, particulièrement la vie en Eglise, n’est pas une métaphore mais une réalité parfois crue, à l’aune de notre humanité. Ecoutons le récit d’Actes 6, des débuts tonitruants de la jeune Eglise d’après la Pentecôte : une Eglise sans Jésus, mais emplie de la flamme de l’Esprit saint, une Eglise où une prédication convertit 3000 personnes, une Eglise qui pratique le communisme intégral et qui pratique les miracles de guérison à la chaîne. Ces supermen de la foi auraient de quoi nous donner des complexes, si un autre éclairage ne nous était pas offert par la relation de l’institution de la diaconie. Tout commence par une brouille, une division entre chrétiens à propos de nourriture et d’argent. C’est fou comment d’un seul coup la Bible peut se montrer proche de nous ! De quoi s’agit-il ? Dans cette sorte de kibboutz urbain que formait l’Eglise, certains râlent et estiment que les disciples – le mot “ chrétien ” n’a pas encore été inventé, il le sera à Antioche – que les disciples hébraïsants sont mieux traités que ceux de langue grecque : les premiers tiennent en main la direction de l’Eglise et ne font guère de place aux seconds, issus de la diaspora et facilement suspects de ne pas être de bons “ juifs ” dans la société d’alors. La première communauté du Christ semble ne pas être débarrassée de ces préjugés et cela a des effets sur les actions charitables qu’elle mène en son sein, particulièrement en faveur des veuves. A cette époque la femme est une éternelle mineure et une veuve judéo-grecque cumule les handicaps de l’isolement et de la méfiance sociale. Et le “ service de table ” - le mot signifiant en grec aussi bien la table à manger que le comptoir de banque – désavantage les veuves hellénistes. Problème et petit clip de la vie interne d’une communauté qui paraît brusquement beaucoup moins triomphale. On réunit l’assemblée plénière des disciples : carrément un concile œcuménique – au sens de toute la terre habitée – ou bien pour dire les choses en termes modernes, une AG extraordinaire de la paroisse. La question est posée et d’emblée, les douze ne se sentent pas appelés à prendre à bras le corps la question de la diaconie ; ils sont très occupés, surbookés, requis par des tâches d’une importance majeure, comme celle de prier et de prêcher, d’administrer l’Eglise et les histoires d’intendance leur paraissent un peu subalternes. Remplacez les 12 par CP et ma foi, ne sommes pas assez près de la vérité ? Mais non, j’exagère, quoique… Les disciples ont peut-être un peu la grosse tête mais ils ont de l’idée et de l’audace. Ils prônent la délégation des tâches et la formation d’une cellule “ diaconie ” pour prendre en main la question de l’entraide. L’assemblée ratifie sans discussion – là encore on est en terrain connu – et on procède à la désignation-élection de sept personnes. La lecture des noms montrent qu’il s’agit tous d’hellénistes, donc de ceux qui râlaient au départ. Habileté tactique pour désarmer un opposant en lui confiant la responsabilité de ce qu’il critiquait au départ ? Démarche pédagogique pour faire fraternellement comprendre qu’il est facile de critiquer quand on est à l’extérieur, mais que tout change dès lors que l’on passe de l’autre côté de la barrière… Geste de confiance aussi, qui vise à remettre la diaconie à ceux qui en ont le plus besoin et qui seraient tentés d’en abuser par réel besoin ou esprit de revanche. Geste de reconnaissance aussi de ce qui sera un ministère présenté à Dieu et, par l’entremise des Apôtres, béni par lui. Si nous couplons ce récit avec la métaphore des pierres du texte précédent, nous pouvons en déduire que, dans l’Eglise, tout le monde n’est pas appelé aux mêmes tâches et que le service de Dieu est bien multiforme. Mais que les pierres de la diaconie sont complémentaires des pierres de la prédication et cette complémentarité qui bâtit une demeure remplie de l’Esprit Saint. Mais il est permis de buter sur cette spécialisation entre ministères et cette propension à bétonner les rôles de chacun. Ne peut-on intervertir les rôles ? Ici, la parole biblique apporte sa réponse : sur les sept noms des disciples chargés de la diaconie, cinq dont des inconnus, au-delà de cette unique mention. Mais deux autres émergent du lot : Etienne – Stéphanos qui va entamer une fulgurante carrière de prédicateur, jusqu’au martyr et connaître sous les yeux de Paul une christique fin par lapidation. Puis Philippe, l’évangélisateur de la Samarie et l’interlocuteur de l’eunuque éthiopien. Donc, ceux qui étaient voués à un ministère particulier en bouleversent les limites et agissent comme s’ils étaient issus du premier cercle du Christ. Et , si nous savons rien des cinq autres, rien ne nous interdit de rêver pour eux à un destin qui n’aura été connu que de Dieu. Là aussi l’Eglise en construction sait être événement, courage et conscience de ses limites par rapport aux plans de Dieu. Les plans de Dieu, comment les connaître ? Par Jésus, nous répond l’Evangile de Jean, puisqu’il est dans le Père et que le Père est en lui. Un Jésus qui affirme : “ je suis le chemin, la vérité et la vie ”. Phrase redoutable, dont la trilogie sent un peu le slogan porteur. Phrase qui peut heurter par son caractère exclusif, quand Jésus la complète ainsi : “ personne ne va au Père si ce n’est par moi ”. Mais si on laisse cette parole habiter en nous, elle s’humanise. Jésus ne dit pas “ j’ai le chemin, la vérité, la vie ” comme autant de trésors qu’il détiendrait et qu’il céderait en échange de nos œuvres. “ Jésus est ”, et j’entend cette affirmation existentielle comme une union de Jésus à toutes nos vies, à toutes les dimensions de notre humanité. C’est dans nos vies présentes, que nous pouvons trouver le chemin de sa vérité. Le chemin et non pas le pays, ou le royaume de la vérité. Elle n’est pas un lieu, elle est un mouvement vers, une mise en marche de chacun et quiconque s’arrêterait en pensant imprudemment l’avoir trouvée en un endroit précis s’en éloignerait. Jésus est la vérité, et cet acte de foi disqualifie toutes les entreprises humaines qui voudraient s’approprier la vérité et l’imposer aux autres. Jésus est la vérité, mais il n’a pas choisi de vivre éternellement sur terre parmi les hommes. Et cette distance que nous commémorerons le jeudi de l’Ascension fait aussi de nous des hommes libres, en marche vers lui, en recherche de lui. Les pierres que nous rencontrons sur ce chemin, nous trébuchons contre elles, nous nous reposons sur elles, nous nous orientons grâce à elles. Elles sont des pierres d’humanité, nous y bâtirons notre Eglise et nos vies. Amen. |
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