Accueil | Envoyer à un ami | Version imprimable | Augmenter la taille du texte | Diminuer la taille du texte

2 Samuel 12 v 1-14 (Gilles de SAINT-BLANQUAT)



Texte : 2 Samuel 12/1-14
Genre : Prédication
Auteur : Pasteur Gilles de SAINT-BLANQUAT
Source : Méditations radiodiffusées. FPF, 17.03.1974.



Tu es cet homme

« Cet homme mérite la mort », « Tu es cet homme ». De temps à autre, un homme, un événement nous renvoient brutalement l’image de ce que nous sommes.

Nous étions en voiture dans la ville, slalomant entre les autres, profitant de la puissance pour dépasser, déboîter, mépriser les traînards ; sûrs de notre priorité, nous coupons la route à une autre voiture qui n’a pas le temps de freiner, c’est l’accrochage. Et, de seul que nous étions, jouant souverainement avec notre voiture, avec les autres, et le code de la route, tout-à-coup nous nous trouvons en face d’un autre homme, ayant donc perdu notre souveraineté absolue, et en plus, et surtout, cet homme nous renvoie notre image, image ridicule de quelqu’un qui finalement était prêt à tout pour affirmer… pour affirmer quoi, d’ailleurs ? Et on se retrouve avec ces deux voitures mal garées, leurs ailes cabossées, leurs pare-chocs un peu tordus. Plus rien de la supériorité triomphante de tout à l’heure. Alors, qu’est-ce qu’on fait ? Ou bien on essaie de casser le miroir qui nous renvoie notre image, et on invective l’autre conducteur pour qu’il reste à nos yeux le méprisé, l’ennemi. Ou bien on essaie de ne pas regarder l’image et on remplit le constat amiable en se disant : « C’est normal, ça arrive tout le temps ; c’est de votre faute, mais ça aurait pu m’arriver à moi aussi ; on ne va pas en faire une histoire ».

En effet, il semble qu’il n’y ait pas de quoi faire une histoire d’un accrochage. Sauf que, souvent, l’image qui nous est renvoyée n’est pas seulement ridicule, mais qu’elle devient odieuse. Je pense que certains d’entre vous ont entendu à la radio ce fait divers (mais est-ce si divers que ça ?) :

A la suite d’un accident, une voiture brûle. Le conducteur arrive à sortir de la voiture, mais deux enfants restent prisonniers des places arrière. On s’attroupe, mais personne ne tente rien. C’est un Nord-Africain qui sort de la troupe des spectateurs, arrive à ouvrir la porte, mais se brûle tellement les mains qu’il ne peut pas en faire plus. Personne ne bouge, tandis qu’il est obligé de s’écarter. Il paraît que quelqu’un aurait dit à son passage : « Sale bougnoul, de quoi tu t’occupes ? ».

Ce fait divers est exceptionnel en ce qu’il nous renvoie à la fois plusieurs images de nous, plusieurs images qui ne sont pas moins graves séparément : notre lâcheté, notre « on n’y peut rien », notre transformation en spectateurs de la souffrance, au lieu d’en être participants, notre capacité, maintenant, à supporter même la souffrance et la mort des enfants, et notre racisme. Et cette image nous est tendue par un de ceux que nous méprisons habituellement.

« Cet homme mérite la mort ! », « Tu es cet homme-là ».

Il y a toutes sortes d’oppressions et d’injustices que nous commettons ou auxquelles nous nous associons sans en avoir conscience, particulièrement nous, Européens, parce que nous sommes installés de longue date dans la puissance matérielle et intellectuelle, et si nous n’avons pas un événement qui nous renvoie notre image, nous continuerons comme David à profiter de notre pouvoir pour faire ce que nous voulons. Notre société condamne les prises d’otages comme l’acte de banditisme le plus épouvantable. Mais que faisons-nous dans tous nos pays d’Europe avec les travailleurs immigrés ? On dit pudiquement qu’ils servent « d’arguments » dans les négociations avec les pays d’où ils viennent. N’est-ce pas là se servir d’otages ?

Qui nous renverra d’Afrique notre image d’Européens dominateurs, parce que nous avons la puissance matérielle et intellectuelle ? Elle nous est un peu renvoyée, mais tellement floue, tellement intellectualisée, déjà interprétée et suspectée d’arrière-pensées politiques.

Et nous serons de nouveau complètement étonnés, lorsque les pays producteurs de phosphate, ou de manganèse, ou de cuivre, se grouperont après les producteurs de pétrole pour réclamer quelque chose d’absolument invraisemblable : un juste prix pour les matières premières qu’ils vendent !

La justice. La justice — cet homme mérite la mort — on voit bien où elle est pour les autres. Pour peu qu’on ait quelque puissance, on ne voit pas où elle est pour soi. Et c’est l’image que les autres nous renvoient de nous — et qui nous semble souvent si injuste — qui nous éveille à la justice. En particulier, plusieurs siècles de domination et de colonisation européenne nous font considérer comme normaux des rapports avec les nations sous-développées contre lesquels nous nous révolterions si quelqu’un les avait avec nous. Nous les acceptons en toute bonne foi, parce que ça a toujours été comme ça.

De même, David n’avait pas dû se poser beaucoup de questions sur la justice de ce qu’il faisait en prenant la femme d’Urie. Il était le roi, et tel était son bon plaisir, et ce n’est d’ailleurs pas lui qui a tué Urie. Point final. Il a fallu que Dieu ne l’entende pas de cette oreille et que Nathan vienne lui renvoyer son image, pour qu’il réalise l’odieux de ce qu’il avait fait.

De même, nous avons absolument besoin que les autres nous renvoient notre image, pour découvrir la justice qui nous permettra de vivre ensemble, et non la justice que nous imposons aux autres. Nous avons besoin de cette image pour savoir si c’est une vraie justice ou la loi du plus fort. Nathan est donné (c’est le sens de son nom) à David, pour que David se voie comme il est, et non aveuglé par sa place, son pouvoir et ses illusions. Et qu’il gouverne son royaume dans la justice, vers le Royaume de Dieu, et non pas pour lui. Et David reconnaît que cette image qui lui est renvoyée, est un don. Il n’essaie pas de casser le miroir, il n’essaie pas de refuser l’image tendue. Mais il s’aperçoit qu’il commençait à vivre seul, en n’ayant d’autre loi que ses envies, et que Nathan le replonge dans la communauté des hommes, dans la justice, dans l’ajustement avec les autres hommes et avec Dieu. Nous avons besoin, et un besoin urgent actuellement, des autres pour nous renvoyer notre image ; et il nous faut accepter cette image.

Que les jeunes renvoient leur image aux adultes, et les adultes aux jeunes ; les Africains aux Européens et les Européens aux Africains ; les patrons aux ouvriers, et les ouvriers aux patrons. Et que nous ne voyions plus cette image comme une attaque, mais comme une grâce, pour répondre ensuite : « Et toi, mon pauvre vieux, si tu te voyais ! ».

Alors nous serons en bon chemin pour établir une justice qui ne sera plus la loi du plus fort, un jugement porté sur les autres, mais un ajustement les uns aux autres, dans la dissipation des illusions qu’on se fait sur soi.

Amen.




Inscription à la newsletter

Sondage
Quelles rubriques devraient être développées prioritairement ?