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1 Timothée 2 v 1 Pierre Muller



Frères et sœurs, aux XVI°, XVII°, XVIII° siècles, c’est le culte familial qui a été la colonne vertébrale de la piété réformée : c'est lui qui a permis le maintien de "la religion", comme on disait, quand tout s'y opposait, quand les ministres avaient fui, quand les autorités pourchassaient les gens, quand le rationalisme gagnait les esprits. Lire la Bible ensemble et prier ensemble, ça se faisait en famille.

Sauf exceptions, c'est fini. C'est fini, mais il reste la prière personnelle, et il reste l'Eglise. Nous ne sommes plus des familles, mais des individus, et pourtant nous nous retrouvons en Eglise. C'est d’ailleurs, là aussi, une famille ; c'est, là aussi, là seulement aujourd'hui, un lieu où l'on peut lire la Bible ensemble et prier ensemble. Et nous ne le faisons pas…

Lorsque nous lisons la Bible à plusieurs, c'est surtout pour écouter les idées parfois saugrenues du pasteur sur les textes de nos études ; ces rencontres, en tout cas, font d'abord marcher notre tête, notre intelligence. Les quelques dizaines de secondes de prière qui concluent l'heure et demi passée à autre chose n'en changent guère le caractère… Mais c'est bien, c'est sympa, venez-y et amenez-y vos amis, même s'ils ne sont pas protestants ! Mais c'est autre chose. Ça ne remplace pas.

Ainsi, nous n'avons plus de lieu pour prier ensemble comme des chrétiens réformés. Nous prions comme les catholiques, en laissant prier le ministre ou en lisant des textes… Ou alors nous résistons à prier comme les évangéliques, les uns à côté des autres en redisant à Dieu ce qu'il sait déjà — c'est une caricature, bien sûr. Entre ces deux manières qui ne sont pas nous, nous, nous sommes absents. Devant Dieu, nous sommes absents.

Et voici que la liste habituelle de nos lectures nous offre aujourd'hui un texte sur ce sujet. Car, sous la signature de Paul, une fois encore, le Nouveau Testament nous exhorte à la prière, et il nous y exhorte non seulement chacun de son côté, mais tous ensemble, en Eglise.

La situation se révèle à la lecture elle-même : c'est celle d'un monde païen, dirigé par des païens, un monde violent où les chrétiens, petite minorité perdue là au milieu, subissent cette violence comme tant d'autres. Une réaction normale aurait été d'avoir le complexe de l'encerclement, de se dire qu'on était les seuls et les derniers et que le monde allait disparaître, sauf nous ! Mais la lettre à Timothée a choisi et nous propose une autre réaction : prier "pour tous les hommes" !

Le texte nous donne deux bonnes raisons de ne pas seulement prier pour nous et notre propre résistance. La première, accessoire, c'est "afin que nous menions une vie paisible et tranquille, en toute piété et dignité". Bref, que le monde nous fiche la paix, pour que nous puissions vivre de l'Evangile sans être continuellement agressés. Les agressions ont changé depuis cette époque, c'est clair ; elles sont parfois plus violentes, souvent plus insidieuses. Mais le principe reste le même : priez pour ceux qui sont en situation de pouvoir vous embêter, afin qu'ils ne le fassent pas !

C'est, un peu, prier pour soi sous prétexte de prier pour les autres. Mais sans doute, pour vivre en chrétien sans s'enfermer entre soi, on a besoin d'un peu de calme. On a besoin de ne pas être trop agressé pour apprendre petit à petit à pardonner, parce que pardonner beaucoup d'un coup, c'est difficile. Prier pour son propre changement, c'est bien, ça aide, et Dieu peut exaucer la prière. Mais il n'est donc pas interdit de prier aussi pour le changement des autres : les voisins, les cousins, les ennemis, les autorités, et même ceux qu'on préférerait savoir morts tant ils sont dangereux et irrécupérables. Mais ce qui est impossible à l'homme ne peut-il pas être possible à Dieu (Marc 10/27 et //) ?

Quoique accessoire, c'est donc là une bonne raison de prier pour les autres. Mais la principale, la voici : c'est que Dieu "veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité", parce que, sans cette vérité, sans savoir que Jésus-Christ est le moyen gratuit mais nécessaire de notre salut, il n'y a que la mort ; et Dieu "ne veut pas la mort du méchant, mais qu'il se convertisse et qu'il vive" (Ezéchiel 33/11). Il faut donc prier Dieu de faire cela, "d'envoyer des ouvriers dans sa moisson" (Luc 10/2) par exemple. Alors, est-ce que nous le lui demandons ?

Car c'est quand même bien notre rôle, selon le texte de ce matin, que de prier ainsi. Demandons-nous à Dieu que les barbares assassins qui se cachent dans les montagnes et les secrets bancaires, apprennent à connaître Jésus-Christ ? Demandons-nous à Dieu que les dirigeants de ce monde où nous vivons, laissent la jeunesse entendre parler de lui ? Demandons-nous à Dieu que les enfants confiés à notre catéchèse puissent y rencontrer celui qui est leur Seigneur et leur Sauveur ? Ou bien comptons-nous sur nos propres forces, notre propre foi, et renonçons-nous à ce qui est hors de notre portée ?

N'hésitons donc pas. Là où nos forces et notre prière nous semblent s'opposer, il n'y a pas d'hésitation possible. Si je me dis : "Je prie ou bien j'y vais ?", la réponse de la Bible, notre Bible, fondement de notre foi, la réponse est nette, c'est : "Prie, et tu verras bien, après, si tu y vas ou pas" !… L'action ne remplace pas la prière, elle n'en tient pas lieu et, sans elle, elle n'est qu'agitation stérile, épuisement de la foi ; elle ne porte pas le seul fruit qui doive nous intéresser, nous chrétiens : "que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité". "Veillez donc et priez en tout temps", comme Jésus le dit dans son discours sur la fin du monde. Si Dieu veut, cela ne nous empêche pas de faire le reste, mais au moins ce reste aura-t-il des fondations et risquera-t-il de résister aux tempêtes !

Alors, comment prier ? Il y a, en tout cas, une manière que l'auteur de l'épître interdit, c'est de prier comme on fait la guerre ou comme on paraît dans le monde. En effet, l'auteur, reprenant simplement ce que sont les défauts des hommes et des femmes dans une société qui différenciait bien leurs rôles sociaux (ce qui n'est pas le cas de la nôtre), l'auteur donc ne veut pas que ces rôles sociaux, ces caractères superficiels, s'introduisent dans l'Eglise et donc dans la prière.

Les hommes sont-ils querelleurs, aiment-ils défendre leur droit contre celui du voisin, sont-ils tout émoustillés à l'idée de se battre — pour une cause juste, toujours, naturellement ! ! ! ? Eh bien, qu'ils laissent cela au vestiaire quand ils prient ensemble ! Les femmes, à qui la société d'alors ne laisse pas d'autre place, aiment-elles paraître et se farder, séduire et convaincre qu'elles valent plus que cela ? Eh bien, qu'elles aussi n'utilisent pas de tels moyens devant Dieu. Parce que Dieu n'a pas besoin de nos poings, parce que Dieu n'a pas besoin de nos camouflages, parce que Dieu n'a pas besoin que nous soyons, devant lui et les uns devant les autres, dans un autre rôle que notre nature d'enfants de Dieu.

Alors, les exhortations de l'épître sont-elles actuelles ? Dans leur forme, elles ne sont sans doute pas adaptées à notre culture d’aujourd'hui. Mais dans leur fond, toujours, n'importe où. Il nous faut prier Dieu, c'est lui-même qui nous le demande. Mais nous n'avons besoin ni d'exiger ni de séduire : nous sommes ses fils et ses filles ! C'est donc bien comme tels, comme des enfants, que nous avons à nous adresser à notre Père. Nous n'adressons pas de requête à un souverain lointain, à un juge petit ou grand, à quelqu'un qu'il faille acheter d'une manière ou d'une autre. Notre Père nous demande de lui parler, non seulement de nos besoins, mais — oserai-je dire ? — de ce que nous faisons à l'école !

Notre école, c'est la Bible et c'est le monde, c'est la vie de tous les jours éclairée par la Bible, c'est la réalité d'un monde qui ne connaît pas Dieu et qui s'oppose à sa volonté, qui rejette et réfute son amour. C'est là que nous apprenons la vie éternelle, que nous y grandissons, que nous rentrons à la maison les genoux en sang, ou bien parfois c'est là que nous perdons le chemin de la maison, que nous n'osons plus retourner chez nous… Mais à la maison, tout ça, à la fois, est toujours là et disparaît. C'est pris dans un autre regard, une autre dimension, une parole qui redresse et réconforte, qui dit la vérité et nous traite comme nous ne le méritons pas : avec amour.

Alors, oui, frères et sœurs, il faut que nous réapprenions à prier, à oser parler à Dieu, même ensemble. Nous ne sommes pas obligés de copier les autres. Mais ce n’est pas interdit non plus. Sauf à singer le monde et croire que l'amour de Dieu s'achète, qu'on peut le gagner en étant meilleur élève, ou au contraire plus mauvais pour le provoquer : ça ne marche pas ! La prière n'est pas notre travail, c'est le mode normal pour parler à notre Père commun : ne sommes-nous pas frères et sœurs ?

Amen.

D’après David MITRANI : Prédication pour le 23.09.2001 à Jarnac (16).



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