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1 Samuel 1 v 1 (Cornuz)



" De la stérilité à la fécondité"
Bible: 1 Samuel 1: 1-20
Luc 1, 5-14

Baden Aarau, 1er Avent 2002
Au temps de l'insémination artificielle, des bébés éprouvettes, des nouvelles techniques de procréation assistée, les malheurs et les angoisses d'Anne ne nous semblent plus guère d'actualité. De nos jours, ce n'est plus dans les sanctuaires religieux que vont les couples stériles pour implorer et exprimer leur désir d'enfants… mais plutôt dans ces nouveaux sanctuaires que sont nos hôpitaux…Même si la détresse psychologique peut être très semblable d'une époque à l'autre, aujourd'hui nous avons des moyens techniques pour tenter d'y apporter des solutions.
Encore un domaine où la science et la technique semblent faire reculer le champ du religieux…et du divin. Mais est-ce si simple? Est-ce que ces solutions techniques ne viennent pas masquer d'autres questions beaucoup plus fondamentales, qui parcourent toute la Bible, et qui sont certainement aussi des questions majeures de notre temps?
Car la Bible ne nous parle assurément pas de techniques de procréation, mais elle nous dit une vérité sur le désir humain:
Il est en effet question dans ces pages: - de manque et du désir d'être comblé
· de honte et de reconnaissance sociale
· de demande implorante et de don
· de valeurs et de sens donné à la vie
· de vie et de mort
Une technique si bonne et efficace soit-elle qui viendrait effacer de nos consciences ces questions fondamentales, pour répondre tout de suite à nos désirs…et venir les combler immédiatement, pourrait se révéler dangereuse pour notre équilibre psychique et spirituel. Car l'accès à l'humain passe par ces épreuves du manque que nous avons tous à traverser… par ces combats que nous avons à mener pour atteindre à une existence féconde, par-delà toutes nos stérilités (et là ce ne sont pas seulement la stérilité physique qui est en jeu)!
La stérilité d'Anne dans la Bible n'est pas seulement anecdotique, car Anne est entourée par tant de figures bibliques qui traversent la même épreuve: de Sarah à Rachel, de la mère de Samson à Elisabeth, la mère de Jean-Baptiste…Tout un cortège de femmes "maudites" qui finissent par donner naissance après bien des luttes et des épreuves, après bien des humiliations et des railleries, après tant de larmes versées, aux plus grands héros de l'histoire sainte.
Il y a là une constante, comme si à travers ces épreuves, elles avaient fait plus que d'autres l'expérience que toute vie est un don -don entièrement gratuit- de Dieu…. Comme si dans cette expérience du manque et de la grâce, elles avaient "purifié" leur désir d'enfant, renoncer à une possession…et donc permis à l'appel de Dieu de mieux retentir dans la vie de leurs descendants.

La stérilité, dans la mentalité juive, était la plus grande humiliation qui pouvait arriver à une femme: la reconnaissance sociale, mais aussi religieuse- ne lui était en effet conférée que par sa descendance…On pourrait dire que l'accomplissement de la personne, sa raison d'exister, n'était que dans cette transmission de la vie. La femme qui n'a donc pas de descendance ne peut inscrire son nom, obtenir sa place dans l'histoire du peuple élu…Un midrash disait même qu'au jour de la venue du Messie, personne ne la représentera et donc sa mémoire, son souvenir auront à tout jamais disparu… Et c'est pourquoi dans l'AT la stérilité est si souvent mis en rapport avec la mort…
Epreuve du manque donc, mais on voit bien qu'à travers ce manque d'enfants et de descendance se cache un manque plus profond et plus radical: le manque à être… le fait de ne pas être considéré comme une personne à part entière…Le sentiment de n'avoir aucune valeur, aucune justification à son existence.
En comprenant ainsi ces situations, nous pouvons nous rendre compte que cette stérilité est universelle et peut concerner chacun de nous… indépendamment de l'expérience de la maternité ou de la paternité- tant il est vrai que, de nos jours, l'accomplissement d'une personne ne passe pas simplement par sa descendance physique…Il y a bien d'autres stérilités dans nos vies humaines!
On peut penser en ce premier décembre aux malades du sida, ici en Europe, mais surtout dans les pays d'Afrique, qui en plus du combat dans leur corps contre la mort à l'œuvre se sentent souvent exclus de la société…et même de certaines Eglises qui les stigmatisent! On peut penser aux chômeurs de longue durée qui peuvent aussi éprouver ces sentiments de honte, d'inutilité, de repli sur soi, qui étaient le lot des femmes stériles de la Bible!
Mais au-delà de ces exemples extrêmes, n'y a-t-il pas dans chacune de nos vies, lorsque nous les regardons en face, de ces zones stériles, improductives, infécondes… de ces zones stagnantes ou mortes? Ne sentons-nous pas des manques en nous? Manque d'affection et de tendresse, manque de sens à ce que nous vivons, manque de reconnaissance pour ce que nous sommes (et pas seulement ce que nous représentons)… Toutes ces zones stériles que souvent nous ne prenons pas le temps d'approfondir, que nous masquons sous un dehors enjoué, ou alors que nous n'avons que trop "apprivoisées" au point de les considérer comme des fatalités sans espoir de renouveau et de fécondité…
Anne peut alors nous aider à voir comment retrouver une vie pleine…Anne ne se voile pas la face sur son manque…Elle ne va pas non plus le considérer comme une fatalité qu'elle n'aurait plus qu'à accepter dans une attitude résignée… Par son attitude de prière, elle va aller jusqu'au bout d'elle-même, jusqu'au bout de sa tristesse et de son chagrin…"C'est l'excès de mes soucis et de mon chagrin qui m'a fait parler" ..Et en effet, la prière…et tout spécialement la prière de demande, parfis si méprisée dans nos Eglises, est pourtant le lieu où l'on peut exprimer sa vérité, dire à Dieu son désir profond, là où l'on peut se mettre à nu sans tous les masques de la vie sociale…
Anne va faire de sa détresse l'occasion d'une plus grande proximité avec Dieu… Non pas le Dieu de la fatalité auquel il faudrait se soumettre, mais le Dieu Vivant qui se laisse fléchir par la souffrance des malheureux…un Dieu qui "se souvient" comme le dit plusieurs fois notre texte, c'est-à-dire qui a une attention particulière pour chacun et qui peut casser le cours des choses et le fil du destin en intervenant.
Par sa prière, Anne n'est plus seulement l'objet d'une destinée dont elle est victime, elle est sujet de son histoire, sujet en dialogue avec celui qu'elle invoque comme son Dieu…Mais allons encore plus loin, au cœur de sa prière, il y a une sorte de donnant-donnant, de marchandage : Tu me donnes un fils et je te le consacre en retour… qui nous semble d'un autre temps!
Comment comprendre ce curieux vœu qui dit en même temps le désir et en même temps la dépossession de ce désir? Peut-être que dans son combat, Anne a redécouvert et avec combien d'intensité, le caractère entièrement gratuit de toute vie… C'est en quelque sorte en renonçant à posséder la vie, l'enfant qu'elle demande à grand cri, qu'elle peut s'ouvrir à la naissance de l'autre…
Au moment où elle reconnaît ce caractère entièrement gratuit de la vie, elle en devient porteuse de par la grâce de Dieu!
Anne accepte de ne pas être totalement comblée, accepte que l'enfant à naître ne soit pas sa possession, sa chose, refuse une mainmise sur lui…Elle accepte la part de vide de manque qui reste toujours, même si l'enfant vient au monde et que sa demande soit exaucée…Elle accepte de se déposséder de ce qui lui a été donné…et de le redonner plus loin!
Nous désirerions tous être comblés … Mais peut-être ne le pouvons-nous que si nous acceptons une certaine purification de nos désirs et de nos demandes… C'est pourquoi dans toutes nos prières de demande, nous devons remettre à Dieu l'exaucement selon "son désir…et non le nôtre"… Il nous faut renoncer à être l'enfant qui veut tout tout de suite pour devenir un adulte dans la foi, qui sait reconnaître en Dieu l'origine de tout don reçu et redonner ce qu'il a reçu… poursuivant sa route de vivant avec au cœur ce manque toujours présent, que rien d'humain et de terrestre ne saurait combler.
Dans quelques jours , nous allons fêter Noël… Comme le dit l'apôtre Paul : "En nous donnant son Fils, Dieu ne nous donne-t-il pas tout?" Il est la réponse à toutes nos prières, l'exaucement déjà donné à toutes nos requêtes, si du moins nous pouvons le recevoir sans le posséder, l'enfermer dans nos vies ou dans nos Eglises, mais en sachant le redonner autour de nous!
Si nous nous laissons féconder par sa parole, qui ne peut porter du fruit en nous, sur nos terres stériles et mortes, que lorsque nous renonçons à toute possession et à toute mainmise, lorsque nous apprenons, à travers l' épreuve du manque et le miracle du don gratuit, à lâcher prise…




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