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1 Pierre 2 v 20-25 Gilles de SAINT-BLANQUAT



Texte : 1 Pierre 2/20-25
Genre : Prédication
Auteur : Gilles de SAINT-BLANQUAT
Source : Méditations radiodiffusées. FPF, 16.04.1978.



FAITES CE QUI EST JUSTE

Plutôt difficile à entendre, ce texte de Pierre ! Surtout qu'il donne Jésus en exemple de soumission pour les esclaves par rapport à leurs maîtres et pour tous par rapport au pouvoir. Et il les invite à être soumis à cause de leur soumission à Dieu. Alors, être chrétien, c'est souffrir sans répondre ? Accepter l'oppression ? Tendre la joue gauche ? Ne rien dire ? C'est plutôt choquant pour nous qui avons découvert, ou redécouvert la force de la libération de l'Evangile : cette prédication a été celle d'une Eglise, non seulement soumise au pouvoir, mais encore lui apportant une légitimation divine dans le but, avoué ou non, de partager ce pouvoir.

En fait, cette prédication, elle aussi, comme notre envie de libération par nous-mêmes, sont mises en question par Pierre.

Dieu, Jésus-Christ, ne sont ni derrière les patrons ni derrière les esclaves, pour justifier leur domination ou leur révolution, mais entre les deux, pour qu'ils puissent se parler, vivre ensemble, et construire pas à pas, dans leur existence concrète, leur fraternité, sans escamoter les tensions.

Le seul vrai patron, c'est Jésus-Christ. C'est cela que signifie l'image du berger, figure royale dans l'Ancien Testament, et non pas figure un peu mièvre du bon berger que nous connaissons dans l'imagerie pieuse. Et il y a une différence fondamentale entre faire ce qui est bon pour le patron, le pouvoir en place, et faire ce qui est juste aux yeux de Dieu. Jésus a bien fait sentir à Pilate qu'il n'avait pas le pouvoir absolu, que son pouvoir lui était donné.

Le chrétien est libre vis-à-vis du pouvoir. Pierre d'ailleurs ne dit pas aux serviteurs d’obéir par peur, mais par choix libre.

C'est là qu'il ne faut pas faire d'anachronisme. S'il peut être question, pour les chrétiens d'aujourd'hui, d'agir dans le domaine politique sur le plan des structures, et même d'utiliser la violence pour donner la parole à ceux qui ne l'ont pas, la question ne se posait pas au temps de Pierre. Il était hors de question, irréaliste, pour la minorité chrétienne, de prétendre ébranler l'ordre social existant. Et si je ne me trompe, toutes les révoltes d'esclaves ont, en fait, permis au pouvoir romain de se manifester comme le pouvoir absolu. Par contre, il était possible, malgré les contraintes des pouvoirs qui pesaient sur eux, d'être là, bien présents, de manifester leur liberté en résistant à la prétention des pouvoirs à être absolus et, dans le concret, de vivre leur soumission dans des actes qui manifestent leur volonté de marcher vers une fraternité sous l'autorité de l'unique berger, Jésus-Christ.

Maintenant, il s'agit encore pour nous, dans notre situation concrète, de faire ce qui est juste, c'est-à-dire ce qui est juste aux yeux de Dieu et ajusté à notre situation, en tenant un compte réaliste des contraintes qui sont les nôtres, sur le chemin de notre fraternité. Ne pas s'évader, ni vers le ciel, ni vers le futur, les lendemains qui chantent. Il s'agit — et c'est cela qui est important, plus que de supporter la souffrance — de faire ce qui est juste. Et si c'est vraiment la justice que nous recherchons, cela veut dire que mon adversaire devra y être bien, lui aussi.

Car il ne faut pas que nous nous mentions à nous-mêmes. Les pouvoirs qu'on subit à contre-cœur, les injustices, on les voit assez bien pour avoir envie de s'en libérer. Ce qui est plus difficile, c'est de se libérer des pouvoirs auxquels on acquiesce complaisamment : son idéologie, son parti, ses intérêts, ses sentiments et ses ressentiments, tout ce qui fait très facilement oublier la plus élémentaire justice.

Or, il ne s'agit pas de soumettre ou de convertir ses adversaires à notre justice, mais à la justice de Dieu. Il s'agit de viser la présence mutuelle, là où nous sommes maître, esclaves, de poser les uns et les autres les actes justes, dans notre présent, sur le long chemin de l'établissement de la justice de Dieu. Paul renvoie l'esclave en fuite Onésime à Philémon son maître pour qu'il revienne à la fois en esclave ET en frère. Cette tension, si Philémon et Onésime savent 1a vivre, porte en germe l'abolition de nos rapports de force, de pouvoir. Certes en germe. Mais réellement. Plus réellement que le renversement du rapport de forces, qui peut cependant être utile pour donner la parole à ceux qui ne l'ont pas.

En fait, cette soumission que recommande Pierre, c'est une présence libre au service d'une fraternité, d'une justice donnée aux uns et aux autres par Dieu.

C'est justement le secret de la présence de Jésus face à ses juges que Pierre invite à rechercher : à la fois manifestant, rendant visible sa liberté (tu n'aurais aucun pouvoir s'il ne t'avait été donné d'en haut), refusant le pouvoir (ne crois-tu pas que j'aurais pu demander le secours de douze légions d'anges ?), faisant ce qui est juste, c'est-à-dire, nous dit Pierre, ne mentant pas aux pouvoirs, par flatterie, pour sauver sa peau ou pour les impressionner, et ne se mentant pas à lui-même. Ce n'est pas dans un rapport de forces qu'on instaure de nouveaux rapports entre les hommes, mais c'est en épuisant toute la violence des hommes sur la croix.

Il n'y a pas eu — et c'est dommage — de mot positif pour désigner ce que peut avoir d'autorité la présence silencieuse d'un homme libre devant ses juges. L'injustice ou la justice de notre monde ne résisterait pas longtemps à quelques procès comme celui de Jésus, si les hommes ne se sentaient pas toujours l'envie de défier le camp adverse, de justifier leurs actes par des discours auto-justifiants, donnant ainsi les arguments contraires aux autres, car tout le monde a son discours auto-justificatif en poche, toujours prêt à être exhibé. Jésus, lui, s'en est remis au juste juge. S'il y a eu quelque justice dans son action, elle parle par elle-même, ou mieux, Dieu la fera parler. Je crois de plus en plus que Jésus a convaincu parce qu'il n'a rien dit lors de son procès, et renvoyé à ses actes, à sa vie, à Dieu.

Ne pas plaider SA cause, et ainsi ne pas être entraîné au-delà de la réalité vers une idéalisation et une auto-justification de ce qu'on a fait, laisser Dieu juge, manifester ainsi clairement qu'on se soumet à la sentence, librement, mais que le jugement, sur les juges et sur les accusés, appartient à Dieu seul, c'est là une attitude qui manifestement a été efficace lors des persécutions, puisqu'en trois siècles l'empire romain est devenu chrétien. Malheureusement on oublie les martyrs, les témoins de la liberté et de la justice de Dieu, parce que l'Eglise depuis Constantin leur a peu à peu volé leur victoire pour la transformer en prise de pouvoir, en tribunaux ecclésiastiques. On a bien l'impression qu'ils sont morts en vain.

Mais il ne tient qu'à nous de reprendre le combat, ce pari, cette confiance en Dieu, de chercher à faire concrètement ce qui est juste sans se préoccuper des conséquences, sans nous justifier, nous mentir à nous-mêmes, en camouflant nos intérêts sous le mot de justice.

C'est cela le témoignage auquel nous appelle Pierre, à la suite de Jésus, qui a porté sur la croix nos mensonges, notre besoin de nous justifier, notre volonté de pouvoir, pour nous permettre de ne plus nous occuper que de ce qui est juste aux yeux de Dieu, dans le concret et le présent. Comment, sans pouvoir, sans mensonge, sans illusion, pourrons-nous poser des actes capables de bouleverser, à terme, le monde, pierres d'attente du Royaume de Dieu ? C'est un pari énorme, qui repose sur la confiance que, comme pour Jésus, Dieu rendra nos actes, notre présence, notre manière d'être, même dans les pires contraintes, la confiance que Dieu rendra notre vie parlante.
Amen.



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