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1 Corinthiens 12 v 4-11 (Michel Leplay)



Texte : 1 Corinthiens 12/4-11
Genre : Prédication
Auteur : Michel LEPLAY
Source : Méditations radiodiffusées. FPF, 13.01.1980.



Quand l'apôtre Paul écrit cette première épître aux chrétiens de Corinthe, la situation de ses destinataires est à gros traits la suivante :

— ils constituent la troisième génération chrétienne, la première ayant été celle des contemporains de Jésus ; la seconde, celle de Pentecôte, commence à vieillir ; et notre lettre peut être datée de l'an 56 ;

— cette jeune communauté chrétienne de Corinthe, née de la mission paulinienne, comme nous le rapportent les Actes des apôtres (chapitre 18), a été dressée en plein milieu païen du monde grec, dans ce grand port à la population cosmopolite d'ouvriers et de dockers, d'employés et de commerçants, 400 000 esclaves sur 600 000 habitants, voués à de nombreux cultes et à d'innombrables plaisirs, tout aussi douteux ;

— dans cette ville, il n'y a pas plusieurs Eglises — comme aujourd'hui à Marseille ou New York pour prendre l'exemple de deux autres ports — mais une seule et unique communauté chrétienne, que Paul a d'ailleurs superbement interpellée comme "l'Eglise de Dieu qui est à Corinthe" (1/2) ;

— cette unique communauté du Seigneur a toutefois des difficultés de communion entre ses membres et on y décèle des tendances sectaires : les uns se réclament de Paul, apôtre de l'Evangile aux païens, d'autres de Pierre, resté plus proche des traditions judaïques, d'autres enfin se réclament d'Apollos, plus brillant que Paul et plus savant que Pierre (3/4-5 & 21-22), mais ces questions de personnes traduisent des tensions, sinon des divisions sur les convictions et les engagements que l'Evangile implique dans la société et la culture, certains disent même "les classes", de l'époque ;

— voyez plutôt la diversité des sujets abordés par l'auteur de l’épître ; il répond à des questions de foi et de vie que lui posent les membres de cette Eglise, et elles concernent, si l'on suit le plan de la lettre, la folle sagesse de Dieu qui a choisi les petits et ceux que l'on méprise pour confondre les grands (chapitre 2), le rôle des prédicateurs de l'Evangile qui sont envoyés pour proclamer la grâce et enseigner les croyants ; Paul s'exprime encore sur 1'inconduite et les procès entre chrétiens, sur le mariage et le célibat, l'assemblée cultuelle et le repas du Seigneur, les divers dons de l'Esprit et les ministères au service de la communauté — c'est le chapitre 12 que nous lisons aujourd'hui et dimanche prochain ; et puis il y a l'admirable hymne à la charité, l'affirmation de la résurrection au dernier jour et enfin l'appel à la générosité pour l'Eglise de Jérusalem.

Tels sont, rapidement rappelés, la situation des destinataires, l'intention de l'auteur et le contenu global de cette épître dont nous allons lire avec vous quelques passages, mes collègues et moi-même, au cours des prochains cultes radiodiffusés.

Nous ne saurions trop vous recommander de lire ou de relire cette première épître de Saint Paul aux Corinthiens, que les commentateurs s'accordent à reconnaître comme "peut-être la plus actuelle des lettres de Paul" (Introduction à la TOB, p. 494).

Certes, comparés à la communauté de Corinthe, nous sommes de vieilles Eglises, moins conquérantes et combien divisées.

Cependant, n’est-ce pas de la même « Eglise de Dieu » qu’il s’agit, et comme le croit Paul, « du même Esprit, du même Seigneur et du même Dieu, qui produit tout en tous » (12/4-6) ?

Aussi, chers auditeurs, à quelques jours de cette ''Semaine de prière pour l'unité des chrétiens", nous pouvons recevoir ensemble, hommes et femmes en recherche, membres d'une Eglise, intéressés par un courant spirituel aussi bien qu’attelés à un même service, nous pourrions, dans la diversité de nos situations confessionnelles et la pluralité de nos engagements, reconnaître que
"Chacun reçoit le don de manifester l’Esprit en vue du bien de tous" (12/7).

Tels sont les quelques mots que je voudrais ce matin méditer avec vous ; le message final de la récente Assemblée des Eglises Européennes nous encourage dans ce sens quand il affirme :

« Le Saint-Esprit nous libère des images stéréotypées que nous nous sommes faites les uns des autres ; il nous donne la liberté, à nous Eglises de traditions différentes, d'aller 1es unes vers les autres et de nous ouvrir les unes aux autres, sans avoir à craindre pour notre profil particulier. Au contraire, il nous remplit d'espérance les uns pour les autres. Nous nous réjouissons des dons de chacun, et nous ne faisons pas, de ceux que nous avons reçus, la mesure de tous les autres » (Conférence des Eglises Européennes – 150, route de Ferney – Genève, Suisse).

C'est donc à l'ensemble des Eglises, dans leur diversité et leur unité, et pour venir à bout de leurs divisions sans les contraindre à l'uniformité, que nous pourrions appliquer la réflexion de Saint Paul :
''Chacun reçoit 1e don de manifester l’Esprit en vue du bien de tous".

Mais, avant de vous inviter à réfléchir dans ce sens, je dois prendre à votre égard deux précautions :
- d’abord, qu’on me pardonne cette esquisse proche de la caricature, sinon de l'injustice ;
- ensuite, souvenons-nous que l'humilité évangélique, et la nature même de l'Evangile impliquent que nul ne soit possesseur de la vérité ; aucune communauté ne saurait prétendre en détenir la seule bonne expression ; Jésus le Christ est lui seul la Vérité ; il y a "plusieurs demeures dans la maison de son Père" et nous sommes appelés, au-delà de nos sanctuaires, à "rendre à Dieu le culte en esprit et en vérité" (Jean 14/1 et 4/25).

-o-

Généralement, on reconnaît trois familles spirituelles dans le christianisme, trois traditions confessionnelles distinctes — et qui se sont souvent méconnues ou combattues —, enfin trois branches principales à l’arbre de l’unique Eglise indivise : le catholicisme romain, la communion orthodoxe et la réforme protestante.

Honneur aux plus anciens, qui remonteraient sans interruption aux premiers apôtres et au premier d'entre eux, ce qui est symboliquement très important comme manière d'affirmer et de transmettre, de génération en génération, le fondement originel et unique de la foi. « Voici ce que j’ai reçu du Seigneur, et que je vous ai transmis »... dit Paul à propos de l'eucharistie (12/23), avant de rappeler que "le Christ est ressuscité et qu'il est apparu à Pierre puis aux Douze" (15/1 & 5). Ainsi la spécificité et la richesse de l’Eglise catholique serait bien ce souci pastoral da la tradition comme transmission — même s'il faut s'interroger sur certaines traditions qui nous semblent éloignées de la foi évangélique ; mais le christianisme ne commence pas avec nous, l'Eglise n'est pas née au XVI° siècle, et une longue tradition nous a précédés, celle des "Justes et des martyrs" qui témoignent de la communion des saints (vision historique et séculaire), et volonté d'attester la fidélité de Jésus-Christ à sa promesse : "Voici, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde" (Matthieu 28/20).

Avec la communion orthodoxe, la plus lointaine par rapport à notre occident latin, nous avons des relations d'affection respectueuse et un peu intimidée, comme celle que l'on porte à de vénérables mais étranges parents ; car, au sens historique de la tradition dans la communion, il faut adjoindre, dans les Eglises orientales, une sorte de dimension cosmique : immense et royale proclamation de l'Evangile ; par la divine liturgie tout est sanctifié dans le ciel et sur la terre, "le ciel descend sur la terre", le sanctuaire est sans limite puisque la gloire du Seigneur "emplit tout l'univers" et "l'histoire n'est pas autonome car tous ses instants se réfèrent à Celui qui a reçu tout pouvoir" (Paul Evdokimoff, L'orthodoxie, p. 303).

Alors, mes amis, quel "don de manifester l'Esprit en vue du bien de tous" que d'avoir tenu bon en certains lieux contre les contradicteurs et les contradictions, d'avoir maintenu contre toutes "les morts de Dieu", marxistes ou autres, que "Christ est vraiment ressuscité" ! Et de témoigner ainsi qu'il y a "toujours de la lumière à l'orient des hommes".

Quant aux plus récents parmi les chrétiens, ce sont naturellement les plus indépendants — mais qu'ils le restent ! Qu'on nous appelle "protestants", c'est un programme, si l'on entend par là protestation, au nom de l'autorité de l'Ecriture, contre les abus et les déviances ; mais que cette attitude soit aussi de permanente réforme de nous-mêmes et de nos Eglises, et la très libre attestation de la liberté de Dieu. Car si le catholicisme est un christianisme de midi, qui compte les heures de notre histoire et nous la raconte toujours avec les apôtres, si l'orthodoxie est un christianisme du soir, et les vêpres y figurent l'irruption de la lumière éternelle dans la nuit du monde, alors les protestants seraient les enfants terribles de l'aube, réveillés tôt le matin, comme des prophètes de l’impatience et de l'exigence de Dieu, car c'est chaque jour que le chrétien est à convertir, l'Eglise à réformer, la religion à démystifier et la société à contester (Jean Baubérot : Place et rôle du protestantisme dans la société française, CPED/CGE) !

Si donc "chacun reçoit le don de manifester l'Esprit en vue du bien de tous", on n'a pas eu tort de rattacher le catholicisme à Pierre, et de voir en Saint Jean l’apôtre préféré de l'orthodoxie, tandis que les protestants se réclameraient plutôt de Paul.

-o-

Mais justement, deux remarques pour terminer :

D'abord, les choses ne sont pas aussi simples.

Une étude récente de sociologie religieuse et de théologie œcuménique écoute et interpelle à juste titre ces "mouvements trans-confessionnels" qui pourraient nous aider à dépasser les confessions actuelles. Et de décrire (Centre d'Etudes Œcuméniques de Strasbourg) successivement : les mouvements évangéliques qui insistent sur 1'engagement. personnel vis-à-vis de Jésus-Christ ; les mouvements centrés sur l'action, que j'appellerais plus volontiers "praxistes" qu'activistes, et qui reconnaissent l'action de Dieu dans certains événements du monde ; enfin les mouvements charismatiques, qui se réfèrent à la présence active du Saint-Esprit dans l'Eglise, et plus encore peut-être aux dons spirituels accordés aux croyants fervents.

Trois mouvements, très différents donc, difficilement complémentaires à vrai dire, qui sont autant de questions nouvelles et peut-être de manifestations de l'Esprit pour l'Eglise de l'an 2000. Mais actuellement, ces courants traversent presque toutes les Eglises traditionnelles dans le monde ; la diversité de dons de l'Esprit, alors, ne se manifesterait pas seulement chez les catholiques, les orthodoxes et les protestants, mais aussi parmi les partisans d'un retour aux sources évangéliques, parmi les militants chrétiens pour la justice et parmi les enfants joyeux d'une nouvelle Pentecôte.

Là encore, je caricature, et les choses ne sont pas aussi simples, ni sans risques ; mais pourtant, ou plutôt par conséquent, la promesse "des dons de l'Esprit en vue du bien de tous" concerne chacun de vous.

En effet, et c'est ma deuxième et dernière remarque, nous avons sans cesse à découvrir, là où nous sommes, les dons de l'Esprit que l'autre a reçu pour le bien de tous ; et nous avons à chercher notre unité localement, à nourrir notre communion là où nous sommes ensemble, à lutter contre nos divisions, et aussi à l'intérieur même du catholicisme ou du protestantisme, car l'unité des chrétiens se fera à la base, et sur la base de l'amour fraternel. Certes, cette unité avance avec des à-coups, mais elle continue de se réaliser par la charité militante et la recherche des droits de l'homme, la traduction de la Bible comme l'enseignement théologique ; sans oublier les foyers mixtes et les célébrations œcuméniques, la catéchèse commune, voire l'hospitalité eucharistique ; tellement qu'à la limite, et au train où vont, et ne vont plus les choses, l'unité des chrétiens risque bien de se faire avant la réunion des Eglises, et sans l'accord de leurs autorités !

Mais cela est une autre affaire ; l'important pour notre foi, dans la diversité de ses expressions, c'est "l'empressement de la charité et la patience de l'espérance", c'est un même amour pour tous, avec les engagements et les sacrifices qu'il implique ("Il est grand le mystère de la foi", lettre des évêques de France). La promesse qui nous est faite, la mission qui nous est confiée, et la détresse même du monde en quête de justice et de paix, imposent plus que jamais à "l'Eglise de Dieu qui est à Corinthe" et dans le monde entier, là où tu es ce matin et où tu vas vivre cette semaine, toi qui écoutes, de devenir enfin ce qu'elle est depuis toujours dans le dessein de Dieu : "une patrie de la fraternité et tout à la fois le défenseur de la fraternité dans le monde" (Hans Küng, Etre chrétien, p. 563).

Amen.




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