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1 Corinthiens 12 v 31-13.13 (Christian Tanon)
L’hymne à l’amour
Prédication donnée à Port Royal, le 30 Janvier 2004 Jér. 1 , 4-19 Luc 4, 21-30 1 Cor 12, 31-13.13 Le contexte de l’épître C’est sur l’épître aux Corinthiens que j’aimerais, avec vous, faire porter notre méditation. Ce fameux passage est connu sous le nom un peu lyrique de « l’hymne à l’amour ». Il est très prisé des jeunes mariés qui reçoivent la bénédiction nuptiale. Ils y voient la clé de leur union et le leitmotiv de leurs relations avec autrui. Comment ne pas adhérer pleinement à cette exhortation vibrante de l’auteur à aimer notre prochain avec patience et humilité, sans rechercher notre propre intérêt ? Ce passage du nouveau testament produit immanquablement l’adhésion, voire l’enthousiasme. Oui, qu’y a-t-il de plus élevé, de plus noble, que l’amour d’un être humain pour un autre être humain ? Replaçons ce passage dans son contexte historique. Paul écrit aux chrétiens de Corinthe pour tenter de résoudre deux types de problèmes qui agitaient la communauté naissante : des problèmes humains, à savoir les divisions et les rivalités entre les chrétiens, les uns se réclamant de Paul, les autres d’un certain Apollos, etc. et des problèmes de pratique religieuse, en particulier l’exercice des charismes de l’Esprit Saint, dont il parle au chapitre 12 qui précède : le don des langues, le don de guérison, le don de prophétie. On comprend l’importance que l’apôtre attache à l’amour qui ne se vante pas, qui est patient, et désintéressé : il s’agit de surmonter les conflits bien humains entre les uns et les autres, et d’éviter que les uns ne se targuent d’avoir des dons et charismes spirituels que les autres n’ont pas. Nous connaissons d’ailleurs un peu ce problème aujourd’hui, avec la cohabitation pas toujours facile entre les communautés charismatiques et les communautés disons « classiques » ; les premiers regardant les seconds comme endormis, et les seconds regardant les premiers comme illuminés. Or Paul place clairement l’amour du prochain au dessus de toutes les pratiques religieuses, aussi utiles soient-elles pour édifier la communauté. Voilà pour le contexte historique de l’épître aux Corinthiens. Une simple morale ? Mais l’hymne à l’amour, que nous avons lu, peut aussi être considéré comme une philosophie de l’existence, voire un programme de transformation de notre monde, indépendamment du contexte spécifique dans lequel l’apôtre l’a écrit. Nous avons là en effet un magnifique traité sur l’amour, un traité de sagesse sur la plus noble des vertus humaines, qui viendrait compléter avec bonheur les brillants exposés d’Aristote sur l’amitié dans son célèbre ouvrage « l’Ethique à Nicomaque ». Curieusement, dans tout ce passage de I Corinthiens 13, il n’est pas question de Dieu, ni de Jésus Christ. Certains se sont saisis de ce passage en se demandant s’il est d’ailleurs bien nécessaire de mentionner Dieu. L’hymne à l’amour se suffit à lui-même. Certains ont même été jusqu’à annoncer la « mort de Dieu ». Je m’explique : si tout le message de Jésus Christ se résume au commandement d’aimer, alors mettons en œuvre ce commandement et notre terre sera sauvée : il n’y aura un jour plus de guerre, ni de victimes innocentes, ni d’opprimés sur la terre. Dès lors, nous n’avons plus besoin de Dieu pour nous sauver : notre volonté, notre intelligence et notre résolution de faire avancer l’amour et la paix sur la terre finira, à plus ou moins long terme, par résoudre les problèmes dont nous souffrons. Les tenants de la mort de Dieu disent en quelque sorte : Merci Dieu, pour ton enseignement, nous avons compris ce qu’il faut faire, et désormais nous n’avons plus besoin de toi. Nous n’avons plus besoin non plus de nous attacher à des doctrines compliquées comme la double nature de Jésus Christ, ou la Trinité. Pourquoi s’encombrer de croyances difficiles à accepter pour un esprit rationnel, comme l’histoire d’un homme né d’une femme et de la puissance de l’Esprit Saint ? Ou d’un homme qui se disait le Fils de Dieu et qui est mort sur une croix ? Attachons-nous au commandement d’amour, qui a le mérite d’être clair, retroussons les manches et faisons progresser le règne de l’amour sur la terre, même si cela prendra du temps et beaucoup d’énergie. Quant à Dieu, il suffit de dire que Dieu est amour, et tout est clair. Toute la bible est récapitulée en ces trois mots : Dieu est amour. Est-il besoin d’en savoir davantage ? Nous disposons de la clé de la transformation de notre monde pour en faire un monde meilleur, l’amour. Si Dieu est amour, on pourrait dire aussi : l’amour est Dieu. Alors il n’y a plus qu’un pas pour affirmer : gardons l’amour et oublions Dieu. Voilà comment raisonnent un grand nombre de nos contemporains. Ils ne diffèrent pas fondamentalement des philosophes depuis l’antiquité. Cette conception, qui n’est certes pas condamnable, puisqu’elle est celle du combat de l’amour contre la haine, de l’altruisme contre l’égoïsme, est en fait très répandue, plus qu’on ne croit. Elle est même très présente dans nos cercles chrétiens. Il m’arrive parfois de demander à des personnes qui fréquentent l’Eglise : en définitive, que retenez-vous d’essentiel de l’évangile ? la réponse tourne souvent autour de ceci : ce que je retiens en définitive, c’est l’enseignement de Jésus : aimez-vous les uns les autres. Et si nous appliquions cet enseignement, les choses iraient mieux sur cette terre. Il n’y a rien à rajouter, rien à enlever à cette façon de voir l’Evangile. C’est simple, c’est cohérent. Et loin de moi l’idée de minimiser l’importance du commandement d’aimer son prochain. Deux conceptions de l’amour Mais je crains qu’en nous arrêtant là, nous passions à côté de l’essentiel de l’Evangile. L’essentiel de l’Evangile, c’est autre chose. Mais avant d’aller plus loin, je voudrais d’abord vous raconter un épisode d’un roman de Morris West : l’avocat du diable. L’histoire se déroule dans un petit village du Sud de l’Italie au début du 20ème siècle, où un homme exceptionnel est devenu célèbre par sa bonté et sa sainteté, au point que le Vatican a été saisi d’une demande de canonisation en faveur de cet homme. Ils ont alors envoyé sur place un clerc pour faire une minutieuse enquête, chercher la faille, se faire l’avocat du diable selon l’expression consacrée. Dans ce village vit un médecin non croyant, humaniste, qui est considéré comme très dévoué pour ses patients. Il ne compte pas son temps pour soigner tous ceux qui viennent à lui, il ne regarde pas son propre intérêt mais celui de ses patients. Un homme admirable, qui applique avec sincérité le commandement d’amour du prochain. A côté du médecin humaniste se dresse la figure du saint, qui est toute autre : il ne semble pas faire grand chose, ce saint homme, il vit chez les uns et les autres, bénéficiant de l’hospitalité des villageois. Mais son aura est extraordinaire : partout où il passe, la paix et la joie se mettent à régner. Les villageois l’adorent, et retrouvent auprès de lui la consolation de leurs misères et le soulagement de leur peine. On parle aussi de guérisons. Son rayonnement dépasse largement celui du médecin, qui pourtant consacre 10h par jour à soigner et visiter ses malades. Lequel des deux a raison ? lequel des deux applique le mieux le commandement d’amour du prochain ? Les deux aiment leur prochain, mais ils ne le font pas de la même manière. Le médecin aime avec ses propres forces, le saint aime avec la force que Dieu lui donne. Et ce dernier semble, avec dix fois moins d’effort, porter dix fois plus de fruits que le premier. Cette histoire illustre le fait que l’amour sans Dieu, aussi admirable qu’il soit, se heurte assez vite aux limites qui sont celles de notre humanité, limites liées à notre précarité sur terre, notre condition d’homme mortel. L’amour avec Dieu est comme démultiplié par une puissance qui nous dépasse, et qui dépasse nos limites humaines. L’amour avec Dieu Que l’amour humain soit limité, cela se voit tous les jours. Combien de couples s’unissent dans l’enthousiasme d’un élan mutuel, et se défont parce que l’un des deux n’a pas eu la force de surmonter les frictions inévitables de la vie en commun, ou des épreuves de la vie en général ? Même le disciple Pierre, qui aimait Jésus de tout son cœur, n’a pas pu s’empêcher de le renier au jour de l’épreuve. Qui peut se permettre de le juger ? les plus courageux d’entre nous, dans les mêmes circonstances, n’auraient-ils pas fait de même ? Si l’amour humain est limité, il n’en est pas de même de l’amour que Dieu nous donne. Celui dont parle Paul dans I Corinthiens 13 est justement de cette sorte. Pour s’en convaincre, retenons seulement un passage : l’amour pardonne tout, croit tout, espère tout, endure tout. Qui parmi nous est capable de tout pardonner, et de tout endurer ? S’il y a un domaine où les forces humaines s’avèrent insuffisantes, c’est le domaine du pardon. Nous savons par expérience combien il est difficile de donner le pardon à celui qui nous a offensé, ou pire, qui a offensé un être cher. Même avec les forces que Dieu nous donne, cela prend parfois beaucoup de temps, et suppose un travail sur soi-même considérable. Par conséquent l’amour dont parle Paul dans son épître n’est pas l’amour humain, l’amour sans Dieu. Il conclue son message en disant : trois choses demeurent : la foi, l’espérance et l’amour. Trois choses qui n’ont aucun sens sans Dieu. Dire que l’amour tel que nous le connaissons selon l’expérience humaine se suffit à lui-même, est un contresens total par rapport à ce que Paul nous dit dans I Cor 13. D’ailleurs, juste avant ce passage, il parle des dons de l’Esprit Saint, et juste après, il parle encore des dons de l’Esprit Saint. Dans une autre épître, il fait le lien entre l’Esprit Saint et l’amour : les fruits de l’Esprit de Dieu qui nous est donné, c’est la paix, la joie et l’amour. Ce dernier n’est donc pas , au sens de l’Evangile, une capacité humaine, mais une conséquence d’un don de Dieu. J’ai connu une dame d’un certain âge qui a perdu son mari il y a une dizaine d’années. Sa vie de couple fut très heureuse, et pendant pratiquement 55 ans de vie commune, elle s’est sentie aimée. Elle pouvait dire : j’aimais mon mari, et je me sentais aimée. Et cela me donnait la force intérieure de m’occuper des autres : de mes enfants, de mes amis, et de bien d’autres personnes qui me furent confiées. Et je m’aperçois maintenant, avec un peu de recul, que je faisais tout cela sans jamais rien demander à Dieu. Mais lorsque le drame est survenu, lorsque mon mari me fut arraché par la mort, je me suis trouvée brusquement incapable d’aimer, et honteux aussi de n’avoir jamais demandé quoique ce soit à Dieu pendant 55 ans de ma vie. Mais après la mort de mon mari, j’ai peu à peu retrouvé la force de me tourner vers les autres, non pas par moi-même, mais par les forces que Dieu m’a données, et que pour la première fois, je lui ai demandées. Nous avons tous une certaine capacité d’aimer, mais l’épreuve de la vie nous en montre les limites. La bonne nouvelle de l’Evangile, c’est que Dieu nous a aimé le premier. Et que par conséquent nous pouvons dépasser nos limites avec le don incommensurable de l’amour de Dieu en nous. Lorsque Jésus dit à ses disciples : je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés, on peut le comprendre ainsi : aimez-vous les uns les autres avec la force d’amour que je vous ai donné. Le don de Dieu Pour revenir à la question : quel est l’essentiel de l’Evangile ? Ce n’est pas tant l’enseignement de Jésus Christ, aussi pertinent soit-il pour notre monde, qui est l’essentiel, L’essentiel de l’Evangile, c’est la bonne nouvelle du don de Dieu ; la bonne nouvelle que le Royaume de Dieu s’est approché, comme il l’a déclaré au début de son ministère en Galilée. Un jour, Jésus monte sur une montagne de Galilée, et délivre son premier discours. Il s’agit du Sermon sur la montagne. Il a fait comme Moïse qui déclame les dix commandements qu’il a reçu sur une autre montagne, celle du Sinaï. Mais il y a une différence entre le discours de Moïse et celui de Jésus : Moïse commence par un commandement de Dieu, alors que Jésus commence par proclamer une bonne nouvelle : Heureux ! Ce sont les Béatitudes. Heureux ! Heureux les pauvres en esprit , car le Royaume de Dieu est à eux. Ce n’est pas un commandement, mais une bonne nouvelle. Ce n’est pas d’abord une loi, mais c’est d’abord une grâce. La bonne nouvelle de l’Evangile, c’est que Dieu a manifesté son amour pour le monde. Il l’a fait en envoyant son fils bien-aimé. Par lui, il s’est rendu proche de nous. Il s’est rendu proche de notre condition humaine, et de notre misère, jusqu’à la croix. Libre à nous de recevoir ou non cette bonne nouvelle. Mais en décidant de la recevoir dans la foi, alors il se produit quelque chose en nous. Quelque chose qui nous transforme en profondeur, et nous rend capable d’aimer davantage. Ayant reçu, nous pouvons donner à notre tour. Dieu nous rend capable de cet amour dont parle Paul aux Corinthiens, non pas l’amour romantique, ni l’amour extatique, mais l’amour qui est patient, humble, qui pardonne tout, qui ne juge pas. Il nous rend capable d’un amour qui ne succombe jamais pour reprendre l’expression de l’apôtre. Ce n’est pas l’amour humain qui ne succombe jamais, mais l’amour de Dieu en chacun de nous. Amen Christian Tanon Autres textes de la même catégorie
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