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1 Corinthiens 12 v 12-31 (Serge Guillemin)



1 Corinthiens 12, 12-31
"Vous êtes le corps du Christ et vous êtes ses membres chacun pour sa part… "

La semaine de l’unité n’est pas destinée à souhaiter une sorte de paradis perdu où les églises auraient été confondues en une seule administration où toutes les langues de babel auraient été rêvées en une seule et même linguistique. Depuis les origines, les effets inattendus, totalement imprévisibles de la parole et des actes de Jésus ont donné lieu à des réactions diverses. Sur le fond des anciennes sociétés (juives, grecques, provinciales, cosmopolites) la recomposition sociale s’est effectuée de multiples façons. On ne quitte pas sa société de toujours comme on change d’habitation. Le déménagement de la culture juive, de ses vêtements, de ses habitudes alimentaires et de ses célébrations ne s’est pas imposé de la même façon pour tout le monde. Il eut fallut pour cela une république et une culture philosophique pour assurer quelque cohérence.
Mais les pouvoirs se situaient sur un autre plan, justement sur le plan politico-religieux qui rend toute chose incohérente et ouvre la porte à toutes les violences. Les droits de l’homme ne consistent pas à manger ou non du lard en carême. Ce n’est pas la purification supposée des corps qui est recherchée mais le souci de l’autre que soi en ses détresses, ses espoirs ou ses dérives. Ce n’est pas le moralisme des religions qui sauve l’homme non plus que ses comportements vestimentaires. Bien sûr il existe sur tous ces plans une plus grande liberté que nous n’imaginons dans les pays de culture protestante. L’ile Maurice, paraît-il ne comporte pas moins de 83 religions différentes. Il est très difficile dans ces conditions de distinguer ce qui peut être ostentatoire et le langage en vogue dans notre pays paraîtrait quelque peu ridicule.
Ce n’est pas la recherche de l’unité formelle qui devrait être le souci des églises mais la recherche de leur service effectif dans le cadre des paroles qui s’échangent à travers le monde et des initiatives qui viennent à naître pour parvenir à se faire entendre. Les églises suscitent des ONG mais elles ne sont pas seulement des ONG. Elles sont aussi les économes de l’Esprit qui leur est donné. A chacun de “ gérer ” ses ressources d’intelligence et d’à-propos pour répandre dans le monde non point des esprits de croisades ou de propagandes religieuses1 (promenades ostentatoires avec auto-flagellations, mortification obsessionnelle, déambulations des semaines saintes philippines, espagnoles ou sud-américaines, restes des contraintes exercées pendant des siècles sur les populations ibériques et leurs zones de colonisation, marasme notamment en Haïti d’un pouvoir policier, d’une mafia, d’un catholicisme associé aux pratiques anesthésiques du vaudou, plaie permanente du culte syncrétique candomblé en Amérique latine, excitation, pour ne pas dire délire pentecôtiste dans beaucoup de régions du monde et qui s’apparente plus à l’exorcisme médiéval et à la croyance aux démons qu’à la méditation sereine de l’Evangile. Rien dans tout cela de la dignité et de la beauté de la pratique orthodoxe qui, malgré les funestes années de l’oppression stalinienne, a su retrouver sa dignité dans ses célébrations de la Divine Liturgie de S.Jean-Chrysostome,… c’est au moins un jardin de beauté sauvegardé. Il n’est pas étonnant que les églises orthodoxes aient rejoint un organisme à structure démocratique comme le Conseil Œcuménique des Eglises tandis que des structures à hiérarchie autoritaire comme le catholicisme romain n’y peuvent évidemment trouver leur place, non plus que bien des églises dirigées par des personnalités “ charismatiques ” qui finissent par substituer leur propre histoire à la méditation des Ecritures ou encore à soumettre les Ecritures à leur aventure personnelle.
Corinthe aurait bien pu exploser en de multiples sectes méprisantes les unes des autres. Chaque don individuel pourrait donner lieu à ce que l’on trouve encore parfois dans nos provinces (nous aurions encore aujourd’hui 5000 “ sorciers ” qui exercent loin des éclairages de nos métropoles et qui abusent de la crédulité d’un peuple toujours enclin à rejeter les lumières d’hier et la recherche scientifique d’aujourd’hui. A Corinthe chacun avait commencé à entendre l’Evangile et avait bien compris qu’il s’agissait de la réception d’un don à mettre au service de tous. Mais il fallut la parole proprement évangélique de Paul pour mettre les choses au point. Le don gratuit de la grâce devait faire à son tour l’objet de don gratuit dans le réseau de la communauté nouvelle. Les dons en question n’ont rien de très nouveau : ils sont pour la plupart des dons connus dans les communautés grecques païennes : don de guérison, de prophétie (voir la Pithie de Delphes), de miracles, d’interprétation (nous dirions peut-être aujourd’hui de psychanalyse ou d’herméneutique).
Or, ces phénomènes qui occupent l’esprit des gens, que le pauvre peuple a toujours attribué à un monde d’esprits et de démons, Paul, en un premier geste que l’on pourrait appeler pré-scientifique l’attribue au seul Esprit révélé par Jésus dans sa fonction de Christ, c’est à dire dans sa volonté de guérison du monde.
Comme si les scientifiques levant tout à coup le nez de leurs éprouvettes s’inquiétaient du tout de la création et mettaient en commun leurs ressources pour en changer les données : au lieu de se laisser harceler par les motifs purement économiques (y compris les utopistes qui chercheraient “ une autre économie ” en usant leurs sandales sur les chemins du monde) ils devraient ne pas quitter l’objectif d’une humanité dégagée de ses fascinations, de ses “ clinquances ”, de ses appétits de pouvoir et de prestige.
C’est pourquoi Paul au lieu de s’étendre sur ces revendications de pratiques données pour “ surnaturelles ” ne fait ici qu’une introduction destinée à faire ressortir la seule clef capable de convertir non pas simplement l’âme comme disaient les piétistes d’autrefois, mais le régime des relations, les motivations non pas purement économiques ou techniques : ce n’est pas 0,1% de miettes économiques qui fera vivre dans le bien-être des millions de ces intouchables que l’on ne voudrait concevoir que dans la zone indienne, mais c’est le 100 % d’une possibilité relationnelle que seul l’Esprit éveille, selon le discours paulinien. Certes, dit Paul, “ ayez pour ambition les dons les meilleurs. Et de plus, je vais vous indiquer une voie infiniment supérieure. ”
Et voilà qu’entre en lice dans ces discours des marins, des commerçants, des sans-travail, des artisans, des pratiquants de cultes à miracles ou à mystère, des gens venus de partout, passant par Corinthe comme on passe aujourd’hui par Le Caire ou Marseille…voilà qu’entre en lice non point une nouvelle problématique philosophique ni une nouvelle sagesse, mais un mode de vie, une orientation, une considération de l’autre que personne, parmi ces “ revêtus de dons exceptionnels ” n’a jamais évoqué.. Lire le chapitre 12 des Corinthiens sous prétexte qu’il y est question de l’unité formelle des églises d’aujourd’hui, c’est plus qu’un anachronisme, c’est une fausse route qui s’écarte de ce qui pourtant fait que l’Eglise peut apparaître parfois comme una sancta. Et cela ne désigne plus les églises qui s’exposent, ou les masses de gens en marches à caractère publicitaire, là où l’on est 100 000 selon les organisateurs et 40 000 selon la police. Paul n’aurait que faire de ces gesticulations idéologiques et ne mentionnerait même pas ceux qui se targuent d’être exceptionnels s’il n’avait à ouvrir un discours nouveau, une problématique encore non envisagée : la question de l’amour dont l’absence transforme effectivement les nantis de ce qu’ils croient des dons spirituels en “ cymbales retentissantes ”.
Nous voilà très loin de Paul aujourd’hui et très loin de ce regard nouveau que chacun peut avoir sur chacun. Nous étions prévenus : il n’y a plus ni juif ni grec ni homme ni femme… personne n’est plus caricaturé selon son appartenance religieuse ou ethnique et pourtant au lieu de servir de faire-valoir à l’injustice régnante nous ne cherchons pas à savoir ce que Paul a voulu dire par là, ce qu ‘il a réellement reçu de Jésus en tant qu’animateur christique du monde. La mondialisation de l’évangile n’est envisagée que sous forme de propagande religieuse, de christianisme constantinien évacuant tous ceux qui ont eu une autre histoire de pensée ou de religion. Seul la réussite de l’occident compte et il est aujourd’hui à la recherche de nouveaux “ bonds en avant ” qui peuvent être aussi destructeurs que l’on été les tentatives asiatiques.
Il nous faut bien ne pas en rester à ce chapitre 12 que l’on nous présente sur des listes dites “ œcuméniques ” comme un breuvage religieux qui nous fera perdre le goût du chapitre 13. C’est la musique de ce chapitre qui est à entendre en premier lieu et qui donne le ton pour que personne ne se croit investi d’un pouvoir démesuré sur les autres, pour qu’aucune église n’en vienne à se croire la seule, pour qu’aucune groupe humain n’en vienne à se croire capable de changer le monde par quelque démonstration que ce soit. Les Juifs disaient autrefois quand ils se sentaient bien quelque part : “ nous sommes comme Dieu en France ”. Fasse le jour où les autres composantes de notre peuple (croyants ou non, chrétiens ou non) en viennent à emprunter une expression analogue pour dire qu’ils ont perçu “ quelque chose ”, un mode de relation, de regard, de compassion, de compréhension dont ils ne peuvent expliquer exactement l’origine, mais qui leur est venu comme une saison bienfaisante et leur a ouvert du même coup la pratique d’un langage nouveau dépourvu de toute sous-estimation de ce qui fait l’humanité. Vienne le jour où nous vivrons selon la force, l’intelligence et la tendresse de l’amour.

Serge GUILMIN
Aurillac, le 25 Janvier 2004

1Il ne faudrait pas perdre de vue que ce qui est en cause ici ce sont les symboles politico-religieux, et particulièrement ceux qui concernent la condition de la femme dans toutes les versions intégristes des religions et le machisme qui leur est associé.




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